Du goût des vignes et des vins à la chambre d’hôtes

Des hôtes nous demandent pourquoi cette maison, qui n’est pas banale, pourquoi ici, alors que nous ne sommes pas originaires de cette région et que notre absence d’accent est vite repérable.

Une maison, à construire, à rénover, à transformer, c’est d’abord le choix d’un lieu, d’un environnement, quand ce choix est possible, qu’il n’est plus lié aux contraintes matérielles, financières ou professionnelles.
Une maison que l’on construit, comme la nôtre, c’est le résultat d’un souci d’ancrage dans un environnement choisi et c’est aussi une alchimie des maisons que l’on a connues, des maisons où l’on a vécu, des résurgences de l’imaginaire, des vestiges de l’enfance.

Le choix de cette région, c’est le mien. Depuis les années 80, je rêvais d’une maison en Provence, dans ce paysage de vignes et d’oliviers, proche du Ventoux et proche des Alpes du sud où nous avons passé de nombreuses vacances.
Il se trouve que mon frère aussi, un peu par hasard, pour des raisons professionnelles, habite une région de vignes qu’il aime beaucoup sillonner en vélo, le Saumurois.
J’aime cette belle ordonnance des pieds de vigne, soigneusement taillés en hiver, débordant de vitalité en été, ce paysage régulier, porteur de sérénité, brun en hiver, vert au printemps et en été, couleur de feu à l’automne.
J’aime la lente procession des remorques chargées de grappes au temps des vendanges, cette prodigalité en devenir, l’odeur forte de moût de raisin à proximité des caves pendant la vinification.
J’aime déguster les vins, les humer, les tourner en bouche, chercher des mots pour les définir, saisir ces sensations fugaces, à l’ombre, dans un caveau, sous le regard attentif du viticulteur quand, dehors, le soleil écrase tout.

Mon grand-père était négociant en « Vins et Spiritueux », comme on disait à cette époque, son père l’était avant lui.
Ernest, mon arrière grand-père était torréfacteur et tenait une épicerie de quartier, à Paris, dans le 15e, où il fit de bonnes affaires, au tournant du 19e siècle. A la naissance de mon grand-père, Raymond, enfant unique, enfant chéri, ils décidèrent de fuir à la campagne pour lui éviter les miasmes de la capitale. Ils achetèrent, dans un petit village, à quarante kilomètres de Paris, une maison ayant appartenu à l’amiral Dumont d’Urville et s’établirent là en reconstruisant une maison plus grande, flanquée de bâtiments, des magasins disait mon grand père, pour le négoce du vin.
Plus tard, Ernest céda cette maison à mon grand-père, fit construire dans le même village un petit pavillon de type 1900 pour lui et son épouse Elise. Autour de cette toute petite maison, un jardin, qui avait gardé, quand je l’ai connu, des vestiges très méditerranéens comme les bambous, les buis, les agaves. Il lui a donné pour nom « Villa Vincenzo ».
D’où Ernest tenait-il ce goût pour le sud ? Peut-être d’un « tour de France » accompli dans sa jeunesse et débordant un peu vers l’Italie, comme c’était la coutume, avant 1900.

J’ai connu, quant à moi, cette « grande maison » comme l’appelaient les gens du village, dans mes toutes premières années, chez mes grands parents Raymond et Suzanne.
Cette maison est la seule qui ait marqué mon enfance. Elle était très grande avec des pièces habitées au quotidien, d’autres, plus mystérieuses, utilisées lors des fêtes comme la grande salle à manger au plafond décoré d’angelots à l’italienne et des chambres qui n’étaient plus utilisées quand j’étais enfant, lourdes de ces vieilles choses statiques et d’une forte odeur de renfermé, des pièces qui faisaient rêver comme « la chambre des bouchons » dont j’aimais tant l’odeur et la vue sur le jardin…
J’aimais me perdre dans cette grande demeure, suivre mes grands parents dans les nombreux escaliers, les caves, les greniers, le hangar abritant le pressoir pour les pommes à cidre, un grand jardin avec ses coins bien spécifiques : jardin dit «d’agrément», potager, plantation de tilleuls, rucher, poulailler, verger.
Dans une cave très sombre siégeaient d’immenses tonneaux : des foudres, des muids et des demi-muids, des noms que mon imaginaire enfantin associait à nuit… minuit, chargés d’obscurité et de mystère. Plus tard, en visitant une cave de vin d’Irouléguy, au Pays basque, une odeur forte de fermentation m’a donné le vertige, m’a sidérée. Cette « petite madeleine » faisait resurgir brusquement des moments de vie dans la maison de mes grands parents et me submergeait d’émotion…
Mon grand père remuant un tonneau contenant de l’eau chaude et une lourde chaîne reliée à la bonde pour le nettoyer, le bruit sourd des tonneaux roulés sur le pavé de la cour, l’odeur des mèches de soufre que l’on faisait brûler dans les fûts avant de les remplir pour les désinfecter et en chasser l’air.
Je me souviens aussi d’avoir accompagné mon grand père dans la cave personnelle, celle dite «des vins fins » pour choisir les bouteilles destinées au repas de famille, sa seule participation aux tâches de réception ! Il les prenait délicatement, les retournait, soufflait sur la poussière de sable pour lire l’étiquette, les commentait, me demandait mon avis, hésitait encore et remplissait finalement le panier en fer après moult tergiversations.
J’aimais particulièrement les bouteilles de Monbazillac, capsulées d’étain peint en jaune vif, froissé sur le goulot. De celui-là, j’aurais le droit de goûter une gorgée, à condition d’être un peu loin des regards parentaux et sous celui protecteur et initiateur de Raymond.

Ainsi de notre actuelle maison, « Sucmiei », une grande maison, faite de plusieurs parties, à cause du dénivelé sur lequel elle est bâtie, avec de nombreux coins que mes petits enfants adorent, un jardin morcelé où chaque endroit a une ambiance spécifique, dont l’entretien nécessite les soins quotidiens de Bernard, mon mari, pendant la belle saison.

Enfin dans la maison de mes grands parents, on recevait beaucoup, les amis, la famille.
Après les « garden parties » d’Ernest qui invitait ses amis parisiens pour le week-end, en allant les chercher en voiture à chevaux à la gare distante de dix kilomètres, mes grands parents poursuivirent la tradition. On dansait le Quadrille des Lanciers au son du phonographe. Le champagne blondissait les coupes de cristal ciselées ou les plus rustiques flûtes en verre épais de bistrot, sur des tables dressées sous les tilleuls. Plus tard, ma grand mère Suzanne partagea ces trésors de verres. Très active, elle savait cuisiner, en particulier le gibier, que Raymond rapportait de la chasse. Elle savait recevoir avec talent et efficacité. Elle savait aussi, selon sa fantaisie, changer les meubles de place, coudre rideaux et dessus de lit, jardiner, confiturer, composer des bouquets en toutes saisons et tisser des boules de cerises qui ornaient la table de fête de taches pourpres.

Elle eut aussi une « chambre d’hôte », comme on dirait aujourd’hui, logeant l’instituteur ou l’institutrice de l’école voisine et, pendant la guerre, contrainte de le faire, un officier allemand, pasteur de son état, un homme pacifiste, entraîné malgré lui dans la guerre, occupant discret, respectueux ! Il parlait assez bien le français et voulut apprendre l’allemand à ma mère qui refusa.
A mon grand étonnement, ma grand-mère nommait une des chambres « chambre de Marie Féral » et ce nom d’une personne que je n’avais pas connue, dont j’ignorais même qu’il fût le nom d’une personne, emballait mon imagination. Y avait-il, dans chaque maison, une chambre « mariféral » ?

On ne répondait pas toujours à mes questions, les adultes sont si occupés ! Et puis j’étais tellement bavarde et curieuse. La question : Qu’est ce qu’il y a au-dessus, au-dessous, derrière ce mur, agaçait prodigieusement ma grand mère. Je m’en suis souvenue et j’ai prêté une oreille attentive à Hugo, mon petit fils, qui essayait lui aussi de comprendre la structure de notre maison sur quasiment six niveaux. Nous avons tout visité, main dans la main, y compris la cave et les cagibis et cela l’a rassuré. Comme il a une bonne organisation spatiale, il ne l’a pas demandé deux fois.
Avec Juliette, j’ai fait ce même parcours, au jardin. Pratiquant le français et l’anglais, elle voulait connaître les deux noms des plantes, basilic/basil, romarin/Rosemary, glycine/wisteria, laurier/laurel.

Lors de la vente de la maison de mes grands parents, j’avais à peine huit ans. Cette maison était inhabitée depuis plusieurs années et à l’occasion de la dernière visite, consciente de l’importance de ce moment, j’avais entraîné mon frère Gérard, plus jeune de quatre ans, à parcourir toutes ces pièces … pour qu’il s’en souvienne lui aussi. A mon grand dam, il n’en a gardé aucun souvenir.

 

Dans cette maison, il y avait aussi une cloche, dont j’avais un vague souvenir et que je retrouve sur des photos anciennes, à droite de l’escalier menant à la cuisine. Je rêve aujourd’hui d’en accrocher une pour rassembler ceux qui se sont égaillés dans la maison du haut ou dans celle du bas, dans le jardin ou dans la colline, quand vient l’heure du repas et qu’on bat le rappel.
C’est Frédéric, mon fils, perché sur le rocher, bien haut sur la colline, parti discrètement , qui signale sa présence à grands gestes, à grands cris, pour attirer l’attention de Juliette et Hugo, mes petits enfants.

Nous, nous voulions aussi de l’espace, que le regard puisse se perdre jusqu’à la ligne d’horizon, nous voulions être au cœur du village mais protégés des regards indiscrets.
Bernard, qui aime aussi jardiner, voulait un jardin où dépenser son activité de jeune retraité. Nous voulions partager cette maison avec des hôtes en préservant l’espace, le confort et l’intimité de chacun. Nous voulions aussi une piscine pour le bonheur estival de nos petits enfants.
A Bernard, il manque les rivières abondantes de son pays d’enfance. Il jauge toujours la quantité d’eau que charrient celles d’ici comme l’Ouvèze ou l’Aygues et leur donne parfois, avec une pointe de dépit, au moment des basses eaux, le nom infâmant d’«oued ».
Il a troqué son goût des vertes prairies de l’ouest, ondoyant sur les rives de rivières où abondait le poisson, pour celui des « jardins gris » aux essences méditerranéennes s’adaptant bien à la sécheresse, ménageant tout de même une part de ses soins attentifs et rituels à la pelouse de la terrasse principale, dont il extrait scrupuleusement, à la main, les herbes intruses. Encore une réminiscence de jeunesse.
Le père de Bernard, Fernand, était en effet un jardinier talentueux, il passait de longues heures de loisir, à soigner les légumes du potager, à tailler la cinquantaine d’arbres fruitiers du jardin, par goût et par nécessité aussi. Botaniste averti, il connaissait les noms de toutes les plantes et était incollable sur les cycles de végétation, les greffes et la taille. Ainsi il fallait scrupuleusement respecter les cycles bio-dynamiques, un mot non pratiqué à cette époque, mettre le cidre à fermenter à la lune montante et en bouteille à la lune descendante. Cette passion du jardinage lui faisait sans doute oublier le dur labeur qu’il dut accomplir toute sa vie.

Ainsi est née Sucmiei, fruit du hasard en partie, associée à l’histoire familiale autour du goût pour le vin, les grandes maisons, l’accueil, le goût des autres, des grands espaces et du jardinage. Cette maison est pétrie de nos imaginaires et des transmissions générationnelles, elle satisfait des désirs enfouis pendant de longues années puisque notre précédente maison, celle où les enfants ont grandi, était compacte, entourée d’un joli mais tout petit « jardin de curé », sans horizon, sous le ciel gris blanc d’Ile de France, proche tout de même de la paisible forêt de Rambouillet.
Cependant… Pour nos enfants, cette précédente maison restera sans doute dans leur imaginaire, riche des souvenirs d’enfance et de jeunesse.
J’ai été très touchée par la tristesse de Juliette, alors âgée de trois ans, au moment de quitter la maison, à la fin des vacances et qui, entre deux sanglots, disait « mais enfin Granny, on pourrait rester, elle est grande ta maison ». Il faut être grands parents pour comprendre ces chagrins-là.

 

 

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