La Battue aux sangliers

Soleil d’hiver, température douce, sentiers encore boueux des dernières pluies.

Nous garons notre voiture à Royère Sourde, tout près de la cabane des chasseurs.
Il ne nous a pas échappé qu’un panneau indique, en rouge, « battue en cours de gros gibier» mais… nous avons projeté de suivre le chemin de Séguret au Crestet jusqu’au domaine de La Verrière. Chemin large, bien empierré, bordé d’une zone déboisée de part et d’autre pour répondre aux normes de débroussaillage en vigueur et par conséquent bien ensoleillé et dégagé.
Nous rencontrons à distance régulière (150, 200m ?) des « postiers » juchés sur de rustiques estrades en bois brut, fort jolies ma foi, dans le paysage forestier. Ils portent des gilets colorés de sécurité. Fusil pointé vers le bas, ils scrutent l’horizon. Comme nous l’avons déjà fait plusieurs fois auparavant, nous les saluons et engageons la conversation avec certains d’entre eux.
Pas d’action en vue pour le moment, un signe pour nous dire que les sangliers sont repartis là-bas, de l’autre côté des collines, les aboiements des chiens sont assourdis.

« Ils s’amènent »
C’est l’avertissement lancé depuis sa voiture par un chasseur qui joue le rôle d’estafette.

Ils vont débouler d’un instant à l’autre, poursuivis par les chiens conduits par les « piqueurs », traverser probablement le chemin…
Je ne suis pas très rassurée après avoir entendu le récit de l’un des postiers. Un chasseur de Rasteau a été blessé assez gravement la semaine dernière. Il cherchait dans les fourrés le sanglier qu’il avait blessé. Celui-ci a chargé. Acculé contre un arbre et surpris, il n’a pas pu échapper à la charge de l’animal qui l’a blessé aux cuisses.
Hum ! Sanglier blessé, qui peut traverser le chemin, qui peut charger s’il rencontre quelqu’un qui fait obstacle à sa fuite… Nous poursuivons notre marche vers La Verrière.
C’est à plusieurs centaines de mètres de là, en train de contempler ce magnifique domaine restauré, ses terrasses d’oliviers, ses façades blanches, ses jardins, son plan d’eau, son arbre bleu, symbole de la demeure, que nous entendons d’abord les longues plaintes des chiens puis leurs aboiements brefs, plus excités.

Trois coups de feu, puissants, prolongés par l’écho, trouent brutalement le silence. Ces coups ont été tirés à la carabine avec du gros calibre.
A-t-on vraiment tué un sanglier ?
Nous rebroussons chemin en direction de Séguret. Le premier « postier » que nous rencontrons (sur le territoire de chasse, c’est à dire sur la commune de Séguret) nous informe. Ces coups de feu ont été tirés par son voisin « postier ».
Celui-ci, tout en décrivant des cercles autour de son poste, les yeux scrutant le sol, nous explique, dépité, qu’il cherche des traces de sang prouvant que le sanglier qu’il visait a été touché.
« Il était là, il s’est arrêté, puis il est reparti » Il avait bien traversé le chemin mais pas à l’endroit où on l’attendait. Blessé peut-être, il s’est précipité dans les fourrés de l’autre côté du chemin.

Plus bas, un autre postier, que nous informons du tir du précédent, nous montre un sentier, à moitié dissimulé par les épais fourrés, d’où plusieurs sangliers ont déboulé, poussés par les chiens. Personne n’a pu les atteindre.
Cette direction, ce sentier, c’est là qu’à la montée, nous avons vu sortir, tranquillement, deux dames probablement étrangères qui faisaient leur promenade vespérale. Nous les verrons encore ces deux dames, reprendre le même sentier sans la moindre inquiétude. Un flegme tout britannique ! Notre brave interlocuteur s’en émeut tout de même en disant qu’il serait préférable de porter de porter un gilet fluo pour signaler sa présence, « le risque zéro n’existe pas ».

C’est avec ce sympathique chasseur que nous poursuivons l’entretien. Tout en ôtant et remettant sa casquette plusieurs fois, il répond aimablement à nos questions et partage un peu ce plaisir de chasser. Il a à peu près notre âge « être piqueur, c’est bon pour les jeunes ». Il connaît une jeune femme « piqueur » dont il loue l’audace « elle surgit des fourrés comme un diable ! » Dans le rôle de « postier », il faut de la patience. Des heures à scruter l’horizon, à écouter sans être sûr de voir un sanglier et encore moins d’en tirer un. Il faut aussi que les sangliers aient la bonne grâce de rester sur le territoire de chasse, de ne pas s’échapper sur les communes voisines de Gigondas ou du Crestet. Pourtant c’est avec pudeur qu’il exprime son plaisir d’être là au milieu de cette nature si belle à l’automne, respectueux de sa participation à la battue.

Trop de sangliers ? Comme on le dit à la télévision. « Non, pas vraiment, ça dépend des années. Du côté de Pernes, ils font des dégâts dans les cultures… » On devine qu’une longue pratique de la chasse et une sagesse liée à l’âge alimentent ce scepticisme.
Quand on l’interroge sur l’heure de clôture de la chasse, il est encore plus évasif,
«Tant qu’il fait jour »…  Et puis parfois, ajoute-t-il d’un air gourmand « quelque fois, ça se termine tard » quand le sanglier est tué en fin d’après-midi et qu’il faut ajouter le temps du dépeçage, ou bien récupérer les chiens égarés.
Cela me fait penser au concept du temps pour les Napolitains à qui il est inutile de demander le temps nécessaire pour relier un point à un autre, cette question est totalement incongrue ! Je pense aussi à l’horloge du beffroi de Séguret qui n’a qu’une seule aiguille pour indiquer l’heure. Une précision plus grande était-elle utile aux tâches agricoles ?
De quoi relativiser le temps qui tient actuellement une si grande place dans notre quotidien.

D’un autre postier, nous avons appris des informations sur les armes utilisées, carabine ou fusil, sur les munitions, toujours de gros calibres pour le sanglier, des balles longues tirées d’une poche du gilet en sont la preuve, sur la portée du tir, sur la nécessité de tirer vers le bas et non à l’horizontale.
Ces hommes qui ont envie de partager leur expérience sont si différents de celui rencontré dans le Ventoux,  sur la route de la Forêt de Cèdres, qui nous a chassés presque à la pointe de son fusil, agressif et vindicatif. Cela m’a réconciliée avec les chasseurs en général.

Les derniers rayons du soleil envoient un grand coup de projecteur qui avive le vert des pins d’Alep, rehausse l’or des érables et des acacias … avant que tout s’éteigne, dans le silence  et l’ambiance bleutée d’une fin d’après-midi.
Sur le chemin du retour, je pense aux chasseurs rencontrés. De ceux-ci émane plutôt une certaine philosophie née d’un long commerce avec la nature, les animaux, de la répétition de gestes ancestraux qui rassure.
La chasse, un loisir mais aussi une activité codifiée et de ce fait sociale et socialisante.

Cela me rapproche un peu des chasseurs de ma famille, mon grand-père, mon frère.

 

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